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Prélude baptisé au brut

In Concerts, Mise en bouche on July 21, 2013 at 12:49 pm
Florian et Gaspard aux guitares, Alisa à la voix dans la Menuiserie du Faï

Florian et Gaspard aux guitares, Alisa à la voix dans la Menuiserie du Faï [photo Suzanne Gignoux]

Deux lampes hallogènes, des chaises d’écoles et la nuit qui s’invite par les ouvertures de la Menuiserie du Faï. Installés devant le piano droit et la verticalité des murs, Gaspard Panfiloff, Alisa Ignateva et Florian Vella. Le rectangle de lumière qui se détache de la nuit tombée rentre maintenant par courants d’airs et désaccorde les guitares : c’est une double première pour le lieu comme pour les musiciens. Mais ils n’ont pas l’air de trop se formaliser des murs nus, bruts de la Menuiserie, les trois balladeurs, qui, pris en stop par leurs propres spectateurs trois heures avant le concert célèbrent pourtant aussi ce soir le première de leur formation à trois !

Jouant ensemble ce samedi 20 juillet pour la première fois, Gaspard, Alisa et Florian n’ont pas l’air non plus de trop s’inquiéter de l’enchaînement de la soirée, confiant avoir répété simplement « quatre jours avant » : « on s’était déjà croisé une fois, mais on n’avait jamais vraiment travaillé ensemble. J’ai pas mal travaillé de mon côté avec Gaspard et lui a beaucoup travaillé avec Alisa. On a collé les morceaux », plaisante Florian.

Et en effet, ça manque parfois de liant entre les trois, mais il y a l’écoute entre eux, l’écoute par le regard, les regards de la main, de la main d’Alisa qui raconte mains sur les hanches ou de sa main qui suit les mouvements de la voix, de la main qui se jouent des instruments : « à la balalaïka on joue beaucoup avec le pouce, c’est une position assez naturelle et par rapport à la guitare, cela donne beaucoup plus de liberté. Du coup, quand je joue de la guitare, je joue énormément avec le pouce, ça permet de faire plein de trucs », explique Gaspard, dont le pouce ne possède visiblement pas que des dons d’auto-stoppeur!

 “La Balalaïka” par Gaspard

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C’est un instrument à 3 cordes (deux mi et un la), et qui possède pourtant une richesse sonore incroyable. On peut jouer soit avec le pouce sur les deux cordes de mi, pour ne faire que deux notes, deux voix : l’une est la mélodie, l’autre accompagne. Ou bien, on peut garder trois notes lorsqu’on joue avec le pouce.

 Il y a six tailles différentes de balalaïka. Il y a celle-là qui est la prima, ce sont les plus courantes, elle est souvent la soliste. Il y en a une plus petite la piccolo, et ensuite la secunda, l’alto, basse et contrebasse.

Il y a des orchestres entièrement composés de balalaïkas, parfois jusqu’à 80 musiciens. Ça a été très développé en Russie, dans tous les conservatoires il y a de la balalaïka et il y a des gens qui écrivent pour cet instrument. Ici ce n’est pas très connu mais les gens aiment beaucoup.

Hf: j’ai l’impression que ça ressemble beaucoup à la mandoline que vous avez mentionnée lors de la tarentelle que tu as interprétée à la balalaïka faute de mandoline en question…

Au niveau du timbre, la mandoline se joue avec un médiator, alors que la balalaïka ne se joue qu’avec les doigts. Il y a plein de techniques qu’on peut réaliser avec les doigts et on peut vraiment faire plein de sortes de timbre, de sons différents. Il y a énormément de nuances. C’est ce que les gens disent – moi je répète ce qu’ils disent parce que je ne sais pas si je suis encore très objectif là-dessus-, mais il y a plein de gens qui sont étonnés de la multitude de sons qu’on peut produire, les différences et tout ce qu’on peut faire avec. Par rapport à la mandoline je trouve qu’il y a un son plus constant. Sur la mandoline les cordes sont toutes métalliques et elles sont toutes doublées (4 cordes qui en font 8).

Hf: d’où vient du coup la richesse de timbres s’il n’y a que trois cordes ?

 Ça vient de comment c’est foutu et comment on joue. Et parce qu’il y a des mecs un peu géniaux et dingues à la fois qui se sont penchés sur le sujet. Au début c’était un instrument assez rudimentaire ; maintenant, ça fait à peu près une centaine d’année que ça a été modernisé et amélioré. Le premier qui a fait ça a trouvé ça génial, il a travaillé avec des luthiers et a joué partout dans le monde. Depuis, c’est enseigné dans tous les conservatoires en Russie. Tous les instruments traditionnels y sont beaucoup développés : il y a l’accordéon russe aussi – le bayan. Il y a plein d’autres instruments traditionnels même si la balalaïka reste l’instrument russe par excellence.

Hf: mais pour revenir aux possibilités qu’offre l’instrument, on pourrait très bien imaginer une recherche similaire sur la guitare par exemple ?

Je joue des deux, et je sais que la balalaïka, ça a quand même un son et un effet sur les gens que n’a pas la guitare. J’ai pu vraiment le constater ! Déjà parce que c’est peut-être un peu exotique mais pas seulement, il y a aussi le son. J’ai fait des concerts avec uniquement des instrumentaux de balalaïka, avec des spectateurs qui ne sont pas forcément amateurs et qui n’écoutent pas forcément de musique et qui restent captivés pendant 2h à écouter uniquement de la musique instrumentale pas évidente à écouter parce que justement c’est un instrument avec lequel on peut faire plein de trucs différents, qui offre une grande liberté.

La connection Alisa- Gaspard

Circulation des énergies: Alisa et Gaspard

Et de la liberté, il y en a, et surtout du mouvement. On est assis et mus à la fois, on aimerait presque sauter de notre chaise, se mettre à danser la tarentelle ou le tango, mais il y a quelque chose de captivant dans le rythme des doigts qui frottent les cordes, et les accents de la voix :  le chant d’Alisa, c’est la flamme d’une bougie dans une chaumière qui lutte contre la rudesse de l’hiver, la flamme d’une bougie qui tinte les verres des rires d’une taverne, la flamme tortuée de la passion et bien souvent de la passion amoureuse: « In all folk music, it’s all the same stories, about love, poor people who work hard everyday,….We chose to sing these songs because each of them is a story and has been sung for a long time by many different people, it has a lot of emotion inside. […] I feel that all musicians draw from folksongs first, then they make their own. Florian, who sings Napolitan songs has his grandparents who live in Sicilia, and I said to him “teach me, tell me about these people, what they do, how they live and what are their problems. I must know what people give to this music, I need to know the story.

Si l’on sent qu’il y a quelque chose de mouvant justement pour les italiens du public venus en force ce soir à l’écoute de chansons de Florian, la matière dans laquelle puisent les chansons qu’ils interprètent « parlent » autant à l’allemand qu’au hongrois ou au français : « When I’m singing Russian songs without translation, everybody feels something ».

Quelqu’un parle de sa mère. Un Allemand de toute évidence. […] Comme une jeune fille qui tresse des fleurs ; songeuse, elle essaye fleur après fleur, sans savoir ce que l’ensemble sera. Ainsi lie-t-il ses mots. Plaisir ? Douleur ? Tous sont suspendus. Et celui qui, dans la bande, ne connaît pas l’allemand, le comprend soudain, sent quelques mots: « Un soir…étais petit.. »[…] Car ce que l’un raconte, ils l’ont eux aussi vécu et de la même manière. Comme s’il n’existait qu’une mère…[…] On se tait à nouveau mais la lumière des mots leur reste.

Le lai de l’amour et de la mort, R.M.Rilke [trad. AA et VM]

 

Cette matière, qui remonte aux traditions orales du Moyen Age (au moins !) c’est quelque chose qui “se perd beaucoup aujourd’hui“, nous répond Florian lorsqu’on le questionne à propos du choix de ce type de musique, tantôt reléguée à la poussière d’armoires craquelées, tantôt prises en otages par l’habit national (« folk » désignant le peuple) : « il y en a qui ne sont même plus jouées en Russie, elles disparaissent et du coup…C’est intéressant. Ce qui importe vraiment pour nous, c’est d’avoir capté l’âme de la musique, ses subtilités. Une fois que c’est ancré, c’est quelque chose qui me touche et que je comprends un petit peu, qu’on comprend tous. Ensuite, on essaye d’en faire d’autres choses, avec des influences du type jazz ou d’autres genres de musique qu’on écoute ». En effet, Gaspard taquinant non seulement son instrument mais aussi sa chanteuse, lui emprunte subrepticement son Ipod pour interpréter un chant tzigane qui en devient tout de suite des plus captivants…(et vous qui pensiez bêtement qu’un Iphone servait à photographier, écouter de la musique, surfer sur internet, et… ah oui téléphoner !)

Alisa, Gaspard et Florian semblent bien décidé à faire circuler et voyager cette matière musicale traditionnelle, une musique abrupte mais généreuse, fragile et puissante à la fois, une musique nomade, forgeant ses propres sentiers d’un pays à l’autre sans se soucier des frontières.

[Ils partent d’ailleurs dès demain relier les refuges des massifs des Ecrins et de l’Oisans, pour les suivre c’est par ici!]

 

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“I’ve no more words” (Ser, David et Silvia, membres du public apparemment conquis! ) [photo Suzanne Gignoux]

 Maria de Buenos Aires, tango argentin pour la première fois porté sur scène en 1968 par Horacio Ferrer et Astor Piazolla, ici interprété par Gaspard Panfiloff, Alisa Ignateva et Florian Vella dans la Menuiserie du Faï.

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