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Land Art: matière à discuter

In Entre-vues, Land Art, Mise en bouche on July 22, 2013 at 8:27 am
Human Art [d'une photo de Kate]

Human Art [d’une photo de Kate, “plasticienne”]

  LE LAND-ART,  CEKOUAKCA?

Land art, art végétal, art visuel naturel… : quelle étiquette pour un art hors-champs ? Jérôme Piguet et Marie-Sophie Koulischer travaillent  à l’image de Nils Udo, exclusivement (ou presque !) « dans et avec la nature ». Cette pratique artistique n’est qu’en réalité qu’une infime partie de ce que le terme « Land art » recouvre, un « mouvement » développé  dans les années 1960s et dont les débuts ont peu à voir avec la nature en elle-même.

 

« Dessiner des fleurs. Peindre avec des nuages. Écrire avec de l’eau. Enregistrer le vent de mai, la course d’une feuille tombante. Travailler pour un orage. Anticiper un glacier. Courber le vent. Orienter l’eau et la lumière… » Nils Udo, « Des sculptures dans et avec la nature, in Photographies, n°8, sept 1985.

 

Pour tenter d’en savoir plus sur le Land Art, et surtout le Land Art du FestiFaï, HOrS-foRmAt qui avait l’année dernière interviewé Marie-Sophie Koulischer  a donc choisi cette année une nouvelle proie…

 

Jérôme Piguet!  expliquant la technique du torchis

Jérôme Piguet: aux côtés de Marie-Sophie Koulischer, le voici ici expliquant la technique du torchis à ses “disciples”![photo Abdullah Denizhan]

HOrS-foRmAt: Pourquoi avoir choisi de travailler avec des matériaux naturels ?

Jérôme Piguet: C’est le contact avec la matière qui me plaît : le bois comme je viens de la charpente, les ossements pour leur forme, les plumes aussi. Il y a quelque chose de mystique…

A ce propos, j’ai remarqué qu’il y a chez les artistes du Land Art, soit une problématique écologique, soit une dimension plus magique et spirituelle dans leur rapport à la nature…

Eh bien c’est les deux en même temps souvent. La dimension écologique arrive plutôt avec les artistes de Land Art européens, ce que les américains ne réalisent pas vraiment dans les débuts. Mais je n’ai pas connaissance de ce qui se fait aujourd’hui, peut-être qu’il existe maintenant des artistes américains qui possèdent également cette problématique.

Et toi, dans ta pratique ?

Je ne crois pas en dieu mais je crois à la beauté du monde. Une beauté non dénuée d’horreur : quand une biche se fait bouffer, on ne peut pas dire que cela soit très beau à voir. Et toutes les maladies chez les humains…Et les oiseaux, par exemple, ils ne sont pas du tout sympathiques. J’ai un perroquet gris du Gabon chez moi, c’est un vrai monstre ! Tu vois les espèces de Raptor dans Jurrasik Park, les oiseaux c’est ça, [geste de la gueule avec la pince de la main] c’est des dinosaures qui ont un peu perdu de leur taille. J’aime beaucoup David Lynch par exemple.

Je vois ce que tu veux dire, je me souviens très bien dans Blue Velvet le gros plan sur les fourmis…

Ah, l’oreille coupée avec les insectes qui grouillent autour ! Oui c’est cela,il sait faire quelque chose de très beau tout en montrant discrètement l’horreur par derrière.

 

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“Au lieu d’un pinceau, Robert Morris aimerait utiliser un bulldozer pour réaliser ses œuvres” Robert Smithson

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Spiral Jetty, Robert Smithson, 1970. Photographie Serge Paul, 2006

Robert Smithson et Robert Morris sont deux pionniers du Land Art, héritiers de la vague minimaliste des années 1960. Leurs œuvres sont immenses (c’est de cette époque que vient le terme “Earthworks”): par la distance qu’elles impliquent, elles créent un effet de présence où le spectateur fait parti de l’œuvre. L’idée de la création in situ, le plus souvent en extérieur, et avec des éléments naturels – des éléments “qui n’ont plus rien d’artistiquement spécifique” (Land Art, G. Tiberghien) répond à l’origine à une volonté de ces artistes de redéfinir les cadres traditionnels de l’art (et non à une problématique écologique ou une dimension spirituelle): à cette époque, le lieu privilégié de l’art est encore le musée ou la galerie. Faire sortir l’art de cet endroit, c’est donc également questionner l’essence de l’art même.

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 Recherches-tu également par le Land Art à rendre l’art plus abordable, ou à le sortir de ces galeries un peu comme l’ont fait finalement les premiers artistes rattachés au Land Art dans les années 1960 ?

Je fais du Land Art d’abord par la matière. Quand j’en fait sur les sentiers, c’est pour montrer autre chose que ce à quoi on est habitué de voir, c’est comme des petites surprises. Poser trois cailloux l’un sur l’autre, ça paraît simple, mais parfois c’est très bien vu. Les bouts de bois pourris par exemple, on les oublie, mais c’est vachement beau. Il y a un artiste comme cela, Michel Balzy qui utilise la moisissure dans ses sculptures et le résultat est très joli. Mais mes sculptures ne sont pas destinées à être exposées dans la nature, elles n’y survivraient pas !

Ce serait donc plutôt la nature qui t’aurait amené à l’art, ainsi que ton métier de charpentier, de travail de bois plus qu’une pratique artistique qui t’aurait amené un jour à travailler avec des éléments naturels?

Je ne sais pas, quand j’étais petit, j’aimais beaucoup la pâte à modeler. Puis par la charpente, je suis passé de construire des structures à réaliser des sculptures.

En parlant de sculpture, je suis allée voir l’exposition de l’Office de Tourisme de Veynes, quelles sont leurs particularités par rapport aux œuvres de Marie Sophie?

Les miennes sont davantage des personnages. Il y en a deux que j’aime beaucoup dans ces statues exposées : la première c’est comme un courant de vie, une gueule qui bouffe la vie, qui bouffe tout ce qu’elle peut. La deuxième c’est la sorcière avec sa main recroquevillée, pas tout à fait humaine, un peu singe. C’est une sorcière blanche, qui essaye d’être gentille mais qui s’use de faire le bien.

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“Courant de vie” Bois de cerf, “queue de renard”, terre, billes de verre, osier,… 2012-13

"Vieille Yuna" Amas d'aulne, racines de pin, osier, terre, plastique... - 2011

“Vieille Yuna” Amas d’aulne, racines de pin, osier, terre, plastique… – 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On dirait qu’il y a toute une histoire autour de chacune de tes sculptures…

Oui tout à fait, sans histoire ça m’ennuie. Je crée des personnages, des visages. Dès que tu mets un visage, ça change tout. Quand je travaillais comme animateur dans une réserve naturelle d’oiseaux à St Quentin en Yvelines (“250 espèces environ à deux pas des voitures qui crament dans la banlieue d’à côté: un beau contraste”), je donnais deux punaises – deux yeux- aux enfants en leur demandant « d’ouvrir » le regard.

Et tu n’as pas gardé l’oiseau comme sujet de sculpture?

Non seulement les plumes, les crânes. C’est par la forme humaine que je suis intéressé.

Tu m’as dit que tu aimais travailler avec le bois, les ossements,… as-tu une matière, ainsi qu’une technique de prédilection ?

La terre aussi, surtout la terre « sauvage », naturelle quand je fais du torchis. Ensuite j’y ajoute des fibres pour que, lorsque la terre craque, tout ne s’effondre pas. Et le bois également, mais pas au travers de sculptures directement taillées dans celui-ci : je n’ai pas la patience. C’est plutôt un travail de modelage. Je préfère car tu peux tout le temps revenir dessus. J’utilise aussi les techniques de la couture et la vannerie de temps à autre.

Et ensuite, tu y a en partie répondue mais comment, pour toi, se déroule  la création d’une œuvre ?

Elle se fait à partir de ce que je trouve. Je ne pars pas d’une idée. A partir d’un bout de bois, ou de la forme particulière d’un rocher par exemple, il me vient l’envie d’y faire quelque chose. Je travaille en accumulant des objets. Et au fur et à mesure que je les dépose, il y a soudain deux trucs qui vont ensemble, tu vois des liens qui se forment. Il y a parfois de mes œuvres qui durent deux ou trois ans, le temps de trouver la rencontre opportune.

Est-ce que tu pratiques également cette phase de balade-récolte qu’on voit chez certains artistes  Land Art ?

Oui quand je collecte des matériaux…une ballade une œuvre…oui, j’aime bien cette idée. Je fais ça dès fois au sein de mes workcamps, lorsque l’on restaure des sentiers : on voit une souche ou un rocher intéressant, on s’arrête et on le met en scène.

La ballade de collecte, c’est un peu comme la marche indienne pour la fabrication de l’arc : tu commences par jeuner, puis tu te mets en route, tu attends qu’un arbre t’appelle, ou de trouver les matériaux nécessaires. C’est faire des rencontres.

 

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“No walk, no work” Hamish Fulton

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“Quand j’étais dans ce bois en Allemagne […] je me suis trouvé confronté à la question de savoir comment vivre dans quelques hectares de terrain. C’est aussi une façon de se confronter à soi-même. On part pour un région intéressante, et on finit par perdre le sens de soi. Au contraire, si on se confine à une région plus étroite, on se trouve beaucoup plus directement confronté à soi-même. Dans les deux situations, il faut s’abandonner à l’endroit.” H.Fulton, Des Pierres levées et des oiseaux chanteurs en Bretagne

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En parlant d’arbre,  Nils Udo évoque cette sensation de devenir arbre devant un état du ciel particulier. Je serai curieuse de savoir si toi aussi tu as déjà eu cette même sensation?

Pas vraiment… Ah c’est marrant, justement il y a peu j’étais à la célébration de l’anniversaire d’un prof de science naturelle passionné, très érudit et il m’a donné un bouquin : « Comment parler avec les arbres ». Comme quoi même les scientifiques reconnaissent qu’il n’y a pas que rationalité pure dans le rapport à la nature. Bon, je ne parle pas aux arbres, mais oui, j’ai des copains arbres. Tu vois le T à l’entrée du Saix avec la route qui part d’un côté à Chabestan et l’autre qui retourne à Veynes ? Il y a ici un très vieux poirier tout pourri, j’aime bien le saluer quand je passe. J’ai toujours pensé que les arbres sont les alliés de l’homme sur terre, qu’ils nous apprennent beaucoup. Par contre, si je connais les arbres et les plantes, je suis content d’être humain : il y a quand même quelque chose qu’ils n’ont pas, la pensée, l’imagination… enfin on ne sait pas vraiment…

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Nils Udo, Tilleuls, Sorbes, Aix-la-Chapelle, 1999

 

“C’est finalement au moment où le ciel sombre s’abaisse sur le paysage et où la pluie ramollit la terre que l’on a le plus de chance de devenir un arbre (cette sensation existe, je suis réaliste).”

Nils Udo

 

 

 

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Le Land Art travaillant avec des matières qui changent selon le temps, y a-t-il une saison que tu préfères ?

Oui, après le 15 août, c’est la cinquième saison chinoise. En Chine, ils ont une manière de séparer les saisons beaucoup plus juste je trouve. En Chine le printemps commence vers le 12 février. Vers le 15 août, c’est une saison intermédiaire où les énergies fluctuent, où c’est mieux de ne pas faire grand-chose, les herbes repoussent un peu, les oiseaux rechantent un peu. Et puis il fait moins chaud et il y a moins de touristes !

 

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Heman Prigann, Spiralberg

Heman Prigann, Spiralberg

“Ma compréhension de la nature, diffère de la définition occidentale classique dans la mesure où je suis absolument certain que nous ne faisons pas vaguement partie de ce que nous appelons la nature, mais que nous en faisons absolument partie. Ainsi ma définition de l’art ne voit pas la nature et l’art comme opposés, car je comprends l’art comme appartenant intégralement à la vie sociale de l’homme. L’art n’est pas un extra, ce n’est pas du sucre glace sur un gâteau, ce n’est pas un décor, un embellissement ou quoi que ce soit de ce genre, mais c’est une partie intégrante de notre histoire culturelle.”

Herman Prigann, dont les œuvres sont comparables en ampleur aux débuts des années 1960s, mais où survient également une problématique écologique et humaine.

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Et enfin, pour parler un peu du thème de la création plastique du FestiFaï cette année, « Faire tout avec rien »…

Et ben c’est bien parti ! [Jérôme Piguet jetant un regard vers le G. s’activant à la réalisation de l’œuvre collective]

En fait c’est un peu ce qu’on fait toujours dans le land art : créer quelque chose avec les matériaux que l’on trouve. Et Villages des Jeunes [association déléguée régionale de “Solidarités Jeunesse” organisant des chantiers internationaux à la Ferme du Faï, membre indispensable du festival] c’est tout à fait ça aussi; donc finalement, ce thème, il n’est pas nouveau !

 

 

[Propos recueillis par HOrS-foRmAt. Ensemble des citations et des explications issues de l’ouvrage Land Art, Gilles A Tiberghien, Dominique Carré éd., 2012.]

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“Faire tout avec rien”, ou presque!

In Land Art, Mise en bouche on July 19, 2013 at 2:17 pm

 “We are going to make a big artwork together in a very boring place. We don’t know yet what it’s supposed to look like. And the place is not inspiriting at all!” (Daniela, professeur d’histoire et philosophie à Dresde, membre des plasticiens au Faï)

 

Première étape de l'oeuvre: collecte des souches

Première étape de l’oeuvre: collecte des souches [photo Abdullah Denizhan]

Jeudi 18 juillet après-midi, arrivée devant l’œuvre collective prévue par Jérôme Piguet et Marie-Sophie Koulischer: située devant le Fachia Tout – le bistrot du Saix – à la fois point d’arrivée et de départ de la balade des arts naturels dont la première aura lieu vendredi 26 de nuit;   cette œuvre a vu son aspect se décider le matin-même à 9h pour s’achever à 19h : un ten hour-art-shot, né de rien ou presque…

HOrS-foRmAt: d’où vous vient l’idée de cette réalisation ?

Marie-Sophie Koulischer – l’idée nous est venue des souches que Jérôme a repéré ce matin dans un champs et a réussi à collecter.

Jérôme Piguet – dans la création, il faut toujours une contrainte. On est parti de cette contrainte : réaliser quelque chose avec ces souches à l’endroit défini [un petit carré d’herbe délimité par un mur de pierre sur un de ses côtés, du grillage sur le côté adjacent, le reste ouvert sur le parking du Fachia Tout].

[ à MSK] Ca me fait penser à une œuvre de Goldsworthy avec les troncs. Enfin à peu près…il a du mettre quelques heures de plus je crois…

 

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Hf: et un travail collectif comme cela, ce n’est pas compliqué à mettre en place ?

MSK- ça dépend des participants, il y en a qui n’ont pas de problèmes à travailler en groupe, d’autres qui sont moins à l’aise.

JP-  non, s’ils n’étaient pas ce groupe-là on aurait été en difficulté, on aurait rien fait de spectaculaire [dimensions prévues pour l’œuvre : 2,50m de haut pour 5 m de large]. Quand on est tout seul, il est souvent difficile de réaliser des œuvres d’une telle ampleur. C’est énormément de boulot.

Et puis là c’est un groupe super, des gens intelligents, cultivés. Et on est dans un lieu parfait : la rivière est pas loin, les souches [matière de l’œuvre en question] sont au bout du champs et on a un bar à côté, que demander de plus!

 

Détail du serpent végétal de

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Hf: et qu’il y ait une proportion plus importante d’amateurs que l’année dernière, ce n’est pas gênant ?

JP- Non, c’est même mieux, les vrais artistes c’est chiant, ça travaille seul et ça a dû mal à se mettre d’accord!

 

 

Des habitants du village observant les travaux finis avec certains des plasticiens

Des habitants du village observant les travaux finis avec certains des plasticiens avant que la pluie tropicale quotidienne des Hautes-Alpes ne s’abatte [photo Abdullah Denizhan]